Histoires de réussite

Le silence de l'infini

Audrey Lessard.

Audrey Lessard s’est si bien adaptée à son handicap qu’entendre n’est même pas un rêve pour elle.

Crédit photo : Laetitia Deconinck, Le Soleil.

L'intégration au travail des personnes handicapées demeure encore l'exception. De plus en plus présentes dans les classes ordinaires, elles seront pourtant bientôt nombreuses à frapper à la porte du centre d'emploi, d'autant plus que les besoins de main-d'oeuvre iront s'intensifiant. Tout l'été, Le Soleil présente des personnes vivant avec divers handicaps et occupant une gamme d'emplois variés. À leur façon, toutes font le même constat : avoir un travail permet de rêver.

Il y a chez Audrey Lessard une douceur extrême, qui ne peut qu'être en lien avec le monde dans lequel elle vit : celui du silence. Un silence qu'elle apparente elle-même à une sorte d'infini qui lui permet d'entrer dans sa bulle lorsqu'elle le désire, mais qui jamais ne la coupe de l'humanité qui l'entoure.

Cette jeune femme de 28 ans s'est forgée au fil de la vie un caractère tenace, histoire de faire son chemin dans le monde des entendants, malgré la surdité totale qui l'affecte depuis sa naissance.

Aujourd'hui, affirme-t-elle par l'entremise de son assistante-interprète Patricia Béland, « on me donnerait deux oreilles sur un plateau d'argent sans adaptation à faire et je dirais non ».

Attablée dans un restaurant de Lévis, face à Patricia qui traduit la conversation en langue des signes au fur et à mesure qu'elle se déroule, Audrey fait montre d'une attention soutenue et regarde aussi bien mes lèvres que les gestes de ma voisine. À elles deux, elles forment une paire formidable.

Depuis l'obtention de son diplôme il y a un an, la nouvelle docteure en médecine podiatrique a fait le pari des affaires et ouvert un bureau, d'abord à Brossard, avant de le déménager à Lévis pour se rapprocher de ses parents et de son amoureux. Elle embauche Patricia pour la seconder. Une embauche lourde de conséquences, puisqu'elle doit la payer à temps plein, alors qu'elle-même commence tout juste à monter sa clientèle. Malgré ses efforts, elle n'a réussi à dénicher aucune subvention à cette fin.

« Il faut dire aussi que je suis quasiment la première sourde au Québec qui a réellement besoin d'une interprète à temps plein au travail, alors je désire foncer, débloquer le système québécois pour venir en aide aux futurs sourds de naissance qui feront d'aussi longues études que moi », disait-elle plus tard dans un courriel.

Sa dépendance envers son assistante de 34 ans est en effet totale. « Si Patricia n'entre pas travailler, je ne peux pas entrer non plus. » Car comment, autrement, comprendre et se faire comprendre de ses patients?

Dans la vie quotidienne, toutefois, Audrey fait son chemin avec toute l'autonomie que ses parents lui ont donnée, et parvient toujours à s'en tirer. Même son conjoint ne parle pas vraiment la langue des signes… ce qui ne les empêche pas de se comprendre!

Mon Everest à moi

Audrey Lessard.

Pour Audrey Lessard et Patricia Béland, la vie va de pair. L’une pratique son métier de podiatre, l’autre, son métier d’interprète. Et entre les deux, il y a les patients…

Crédit photo : Laetitia Deconinck, Le Soleil.

Derrière son joli minois et son air de finissante de cégep, Audrey Lessard cache une volonté de fer. Après tout, devenir la première docteure en médecine podiatrique au Canada demandait un certain culot…

La médecine podiatrique a beaucoup évolué depuis la création d'un programme de doctorat en 2004 à Trois-Rivières. Ils ne sont présentement que 72 diplômés au Québec. La pratique de ces nouveaux professionnels, qui font deux ans de médecine générale avant de se spécialiser, dépasse largement les soins des pieds et la fabrication d'orthèses. Ils traitent les diverses affections touchant le pied et la cheville, et font des chirurgies. « Huit personnes sur 10 présenteront un problème aux membres inférieurs au moins une fois dans leur vie, et le pied est la partie la plus négligée du corps humain  », remarque la jeune femme.

Mais à travers ce métier, c'est le désir d'aider les gens qui pousse Audrey.

« Devenir docteure, c'était mon Everest, avec ses tempêtes de neige, ses blizzards, ses hypothermies », dit-elle avec un petit rire silencieux.

Maintenant que c'est chose faite, elle caresse un autre rêve avec son interprète Patricia, celui d'aller faire des missions humanitaires de deux ou trois semaines. « J'aime beaucoup le bénévolat », dit celle qui s'est impliquée dans des associations pour personnes sourdes alors qu'elle était plus jeune. Son stage dans des hôpitaux de New York l'a aussi mise en contact avec la misère, l'itinérance. La petite fille de Thetford Mines en a retiré des connaissances humaines et cliniques qu'elle souhaite maintenant mettre au service des plus démunis.

Le scepticisme

Au long de son parcours, Audrey a pourtant rencontré beaucoup d'incrédulité. Ses parents mis à part, « je peux compter sur les doigts de la main ceux qui croyaient en moi ».

Même à l'université, plusieurs de ses professeurs doutaient de sa capacité à établir une relation avec les patients. Pourtant, on a pu constater de visu, grâce à la gentillesse de l'un d'eux qui a bien voulu prêter son pied pour la photo (!), que l'équipe Audrey-Patricia établissait très bien ce contact, et qu'aucun malaise ne flottait dans le bureau d'examen!

« Il y a beaucoup de préjugés envers les personnes sourdes », croit Audrey. L'idée qu'elles cherchent à s'isoler, ou veulent fréquenter seulement d'autres sourds, est à son avis bien tenace.

Pendant son enfance à Thetford Mines, lorsque la classe spéciale qui accueillait tous les jeunes enfants handicapés a fermé, la commission scolaire a recommandé à ses parents de la diriger vers une école spécialisée de Québec ou de Montréal. « Jamais », ont-ils réagi. Si bien que la fillette qui était alors en troisième année s'est retrouvée en classe ordinaire, avec une interprète. Qui sait à quel point sa vie aurait pu évoluer différemment à ce moment?

Par la suite, la seule incartade à sa scolarisation ordinaire aura été au moment où elle a reçu un implant cochléaire, à l'âge de neuf ans. Pendant un an, l'enfant est demeurée à Québec pour son adaptation, sa mère près d'elle. Mais l'implant n'a pas survécu à la vie en société : « La chasse d'eau était comme un tonnerre! » dit-elle en se prenant les oreilles. Et lorsqu'un hélicoptère est passé dans le ciel au-dessus d'elle, elle a arraché son appareil. Son cerveau était décidément trop vieux pour s'adapter.

Mais l'expérience n'aura pas été inutile puisque c'est son souvenir qui lui rend aujourd'hui le silence si doux…

Pour en savoir plus

Il est possible de joindre Dre Lessard à l'adresse : drelessard@gmail.com

Par Claudette Samson, journal Le Soleil

Télécharger (PDF - 1 123Ko) Nouvelle fenêtre.

Programmes et services

Candidats

Découvrez les programmes gouvernementaux adaptés à vos besoins et les outils qui faciliteront votre intégration sur le marché du travail.

Employeurs

Trouvez la documentation utile et les programmes gouvernementaux qui sauront vous aider dans votre processus d'embauche de personnes handicapées.

Partager


© Gouvernement du Québec, 2012